James Holden : « Je ne peux plus faire de musique sans vie maintenant »

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Par Mathias Deshours pour 90bpm le 19 juin 2013.

Sept ans de réflexion, voila ce qu’il aura fallu à la techno pour retrouver son tonton chelou : James Holden. En âge techno, sept ans sans Holden, c’est toute une esthétique du genre qui semplait condamnée à la reclusion à perpétuité. Autrefois prophète en son pays lorsqu’il fonda Border Community (en 2006), aujourd’hui James prend du grade via « The Inheritors » et devient un maillon reliant la Terre aux Cieux. On n’exagère à peine tant ce deuxième album est une Walkyrie psychée des temps modernes élevant et enlevant son auditeur comme un cyclone. L’occasion est trop belle, lui se fait trop rare, alors on a tout mis en œuvre pour toucher deux mots à celui qui touche au génie.

La première question est évidente, on te l’a posée et on te la posera encore : pourquoi ça a pris sept ans pour t’entendre à nouveau ?

James Holden : (rire) tu sais, déjà, ces sept ans n’ont pas été passés enfermé dans un studio. C’est même plutôt l’exact inverse : je n’ai pas eu le temps d’aller en studio du tout. Tu vois, quand tu deviens gros, tu ne te rends pas compte que tu deviens gros (rire) et il s’est produit la même chose avec mon temps. Avec le label, les DJings, bricoler mes propres « DJ controllers » et essayer d’apprendre des techniques nouvelles pour le studio – comme Max MSP qui a du me prendre un an à comprendre – je n’ai pas eu de temps pour moi. Prenons juste le label, c’est la plus grosse partie de mon activité, je dois consacrer un peu de mon temps à chaque artiste tous les jours, ils veulent de l’aide ou des conseils sur leur carrière et j’ai réalisé il y a quelques années que mon temps partirait là dedans et je me suis demandé si je ne devais travailler que pour ça. Et je me suis même demandé si quelqu’un allait sortir pour moi mon nouvel album… Bon, maintenant j’ai répondu à cette question (rire) !

Tu viens de dire que tu construisais tes propres programmes, c’est important pour toi ? Ça a changé ta manière de bosser ?

James Holden : oui j’utilise Max For Live depuis quelques temps. Mais je voulais quelque chose de plus personnel alors je me suis penché sur un programme digital pour l’analogique sur ordinateur. Je voulais faire de la musique franche et naturelle et pas mécanique et sans saveur comme souvent la musique électronique peut l’être. Je voulais trouver le moyen d’introduire toutes les variations et nuances du jeu humain dans ce programme et ne pas me contenter d’une merde où il faut tout un catalogue de plug-ins. Donc, pour simplifier l’idée, le programme offre un rendu très instable comme un jeu humain et tu dois te battre pour le contrôler. Et moi je l’utilise sur certains de mes titres que je joue et rejoue en m’enregistrant. Et ça marche, j’ai l’impression. Tout ce que tu entends sur l’album est vraiment arrivé et ça c’est très important pour moi.

En fait tu voulais avoir un maximum « d’humain », de temps réel dans cet album.

James Holden : oui exactement. Mais ne le vois pas comme un album passéiste, d’un type réactionnaire utilisant l’analogue parce que c’était mieux avant. J’utilise Ableton aussi de temps en temps. Je n’ai vraiment pas été dans le pastiche (en français dans le texte, ndlr), je ne voulais être un britannique essayant de faire du krautrock. Parce que c’est du déjà-vu et que je ne suis pas allemand et que ça n’est pas les sixties (rire). Je voulais plus trouver une alternative à ça, une continuité à ça qui s’accorde à ma vision.

Et cet amour pour l’analogue explique peut-être la présence d’Etienne Jaumet sur l’album ?

James Holden : (rire) oui ! Enfin je veux dire, c’est plutôt mon amour pour lui qui explique sa présence sur l’album (rire) ! C’est un extraordinaire musicien et un type vraiment cool et depuis que nous nous sommes rencontrés, nous nous accordons très bien. À chaque fois qu’il me recommande un album, je l’adore. Donc un jour je lui envoie quelques pistes pour un titre, je lui précise que ça n’est pas le titre définitif, je lui explique l’idée que je me fais du titre avec des couches accumulées, entre autres. Je lui demande ce qu’il pourrait ajouter aux titres et il m’envoie une idée similaire au saxophone. Il devait y avoir dix prises de saxophones dans le même passage, je l’ai enregistré immédiatement, je suis tombé raide dingue de ce qu’il a fait dès que je l’ai entendu.

Lui est un gros fan de la période prog en France (Lard Free, entre autres, ndlr). Il t’en a fait écouter ? Tu aimes ?

James Holden : oui, il m’a fait écouter pas mal de choses fascinantes de cette époque.

Et ça t’a inspiré d’une manière ou d’une autre ?

James Holden : oui mais jamais d’une manière bien spécifique. Jamais un titre ou un album qui m’a fait dire « j’aimerais faire cet album ». Mais un mouvement d’ensemble, un sentiment, oui ça m’inspire.

Comme cet album peut s’écouter d’un trait, comme si c’était un seul et même titre, je me demandais si tu avais tout enregistré en live, en digressant et que tu avais coupé en pistes par la suite ?

James Holden : oui tout a été enregistré live, toutes les prises sont live donc ce que tu entends finalement c’est ce que je ressentais dans mon studio cette nuit là. Peu importe les erreurs sur un morceau, ce qui compte c’est la vie que tu insuffles à ton morceau. Je ne peux plus faire de musique sans vie maintenant (rire) !

Et du coup, tu sais comment tu pourrais traduire l’album pour un live ?

James Holden : Pendant un moment je me suis dit que non. Et puis en y réfléchissant, je me suis dit que mon expérience en tant que DJ m’a fait ne plus vouloir jouer live uniquement avec un ordinateur. Tu sais en set, tu as toujours des gens qui te demandent des titres et rien que le fait d’imaginer des gens me réclamer des vieux titres de moi pendant que je propose mon nouvel album… ça me déprime. Comme j’ai Nathan Fake et Luke Abbott sur le label, j’ai vraiment été au contact d’une manière de traduire ce genre d’albums sur scène. Tous les deux sont brillants en live. Mais je ne me suis pas senti capable de reproduire ça, parce que ça n’est pas la manière dont je veux travailler non plus. Alors, je peux te dire que je vais jouer cet album en live mais je ne te dis pas comment pour l’instant, c’est un secret.

 Ça veut dire qu’il va y avoir des musiciens ça…

James Holden : oui effectivement… ça va être un événement très spécial, dans un club ou pas, ça sera gratuit et… ça va être très psychédélique.

 Il y a quelque chose de très dramatique, quelque chose de narratif dans cet album. C’était volontaire ?

James Holden : oui mais pas en terme d’ordre dans le tracklist, c’est la dernière chose que tu fais. Mais l’album reflète des moments de ta vie au moment où tu les composes, il y a des titres très noirs pour… les moments noirs de l’existence… (rire) mais bon, je ne me sens pas comme un réalisateur de film, surement plus comme un réalisateur de documentaire sur ma propre vie. Ces live recordings sont vraiment des parts de mon existence, ce sont des documentaires de ce qu’il se tramait en moi quand je les ai composées… Donc, oui, c’était l’idée.

 Pour revenir un peu à l’idée narrative de l’album, j’ai su que tu avais nommé l’album d’après un livre : The Inheritors.

James Holden : oui exact, de William Golding. C’est un livre qui m’a fait une impression incroyable. Le titre du livre colle vraiment à l’album, le livre parle du fait de voler un point de vue et de l’extinction de Neandertal. Il s’agit de dire à quel point l’évolution n’est pas un repère suffisant pour juger les individus, l’évolution n’est pas nécessairement une bonne chose dans son bouquin. Les Neandertal sont naïfs et innocents et les humains vraiment déviants et profiteurs, ils les piègent et abusent d’eux. Et c’est une sorte de symbole pour la musique que j’aime et l’évolution dans la musique, la musique que j’aime vient des 70′s, elle semble si sincère et innocentes et celle d’aujourd’hui et celle que je déteste le plus (rire) ! Donc, l’album fait une sorte de pas en arrière et en profite pour jeter un œil avec du recul sur la musique d’aujourd’hui. Donc c’est un peu le truc du bouquin, ça déjoue un peu les clichés, l’évolution est un peu le diable et elle n’apporte pas nécessairement de bonnes choses (rire).

Peut-être aussi parce qu’aujourd’hui on perçoit mieux dans ta musique pleine l’inspiration des seventies, tandis qu’avant elle était uniquement vue du point de vue « progressif ». Fût un temps on qualifiait ta musique uniquement de progressive…

James Holden : je détestais ça, tu n’as pas idée…
Oui c’était hyper réducteur…

James Holden : c’est un gros raccourci, oui. Beaucoup de journalistes adorent user de termes mais ne les emploient pas avec justesse. Mais c’est la façon dont ça marche j’imagine, tu es associé à un truc quand tu as un minimum de succès avec. Quand j’ai commencé à avoir un peu de succès vis à vis de mon travail, j’étais très naïf et je ne voyais pas le soucis de me faire affilier à cette scène même si je ne revendiquais rien, je ne me sentais pas appartenir à une quelconque scène, j »apprenais juste et je mettais en pratique. Surtout que j’ai fondé assez rapidement Border Community et que nous étions déjà une famille très soudée alors nous avons tous été mis dans le même panier… Je crois que nous essayons tous de montrer une volonté de tourner la page aujourd’hui, c’est agaçant qu’un même terme revienne systématiquement sur des choses aussi variées…

Et en parlant de famille, il y a quelques membres de Border Community qui ont participé à l’élaboration de cet album ?

James Holden : à vrai dire : non. En fait, Nathan Fake a assisté à quelques sessions mais sans y prendre vraiment part. Tu sais, nous avons tous des manières de bosser tellement différentes… Et puis je ne me vois pas faire quelque chose que je ne sens pas. Si je bossais avec Luke (Abbot, ndlr) on se battrait sur chaque détail (rire), bien qu’ils soient tous une grande source d’inspiration mais ça passe plus par des discussions.

Quelque chose de très présent chez toi, ce qui semble être l’objectif absolu est l’originalité. On sent et on sait que tu veux produire quelque chose à part.

James Holden : Oui ! Et c’est peut-être une inspiration naïve. Tu sais, j’ai ce sentiment que notre génération est comme maudite par ce sentiment que tout a déjà été fait. Donc rechercher de nouvelles voies, de nouvelles possibilités, pour moi, c’est restreindre les recherches, me concentrer sur un objectif précis. C’est peut-être stupide de « vouloir être original », de se fixer ça comme but mais j’essaie de l’être modestement. Regardons le problème en sens inverse, si tu te lances en musique sans cette volonté de créer quelque chose à part, c’est vain. Et toutes personnes se lançant dans la conception d’un album sans avoir un but devraient se faire confisquer son matériel (rire).

Faisons passer une loi. Mais justement j’ai le sentiment que c’est très important pour toi cette histoire de musique sans but. Je t’ai souvent entendu dire que c’est vraiment l’aspect qui te déplait le plus.

James Holden : oui, combien de fois j’ai écouté un album et… je me suis dit « où allons-nous » ? Quel est le projet ? Inversement, et heureusement, combien de fois je me suis dit « quelle musique fantastique, je n’ai jamais entendu quelque chose pareille« … Mais il m’arrive de recevoir des promos MP3 où tout se ressemble, tout ressemble à un autre album, tout a déjà été entendu… donc… pourquoi ça devrait exister ? Juste pour la personne qui veut faire de l’argent avec, en tirer profit. Mais pour la culture humaine, c’est vraiment négatif. Tu vois, finalement les Stones ne devraient plus exister (rire).

À t’entendre, j’ai le sentiment d’entendre un producteur d’électronique des sixties parfois…

James Holden : (rire) ça me va.

Tu sais ce qui peut dénuer d’objectif l’électronique moderne ? La culture du maxi, du single, c’est très bien d’en produire, il en faut, pour le club entre autre mais à se concentrer sur les maxis on oublie l’objet album et l’envie d’insuffler un projet dedans.

James Holden : oui tu n’as pas le temps de faire une vraie déclaration avec si peu d’espace. Pour emmener le public quelque part, il faut que tu aies le temps de le faire. Donc je comprends que nous sommes dans une position chanceuse, je peux me permettre de me dire qu’en prenant des risques, en sortant de mon carcan, je vais peut-être perdre quelques personnes mais je vais aussi en gagner. Et je suis vraiment reconnaissant envers les personnes qui répondent « ho je vois exactement ce qu’il essaye de faire, continue« . Et je les remercie d’exister, je ne les remercierai jamais assez d’être là et de m’entendre. Tu sais, je me souviens quand j’ai remixé « The Sky Was Pink » et que les commentaires consistaient en « ??? » (rire)… C’est fatalement décevant.

Une dernière question avant de te laisser monter sur scène. Tu vas peut-être halluciner mais en écoutant « The Inheritors« , j’ai pensé à Wagner…

James Holden : QUOI ? (il rigole franchement, ndlr)

Je t’avais prévenu. Mais du coup je me demande si tu écoutes du classique quand tu composes ou dans les phases d’écriture, si c’est quelque chose qui a pu s’immiscer en toi inconsciemment à un moment donné ?

James Holden : c’est pas idiot tu sais, parce que j’ai grandi avec ce background en fait. Mais bon, je n’ai pas écouté de Wagner depuis des années et… je ne suis pas un nazi (rire) ! Mais quand j’ai écris l’album, j’ai essayé d’écouter beaucoup de choses différentes et ça c’est produit parce que ma mère m’a apporté beaucoup de Cds à Noël, si tu veux tout savoir (rire). Et il y avait pas mal de choses lyriques et très romantiques, au sens stylistique de la chose donc… oui, ça a pu m’influencer mais je n’essaie surtout pas de faire de la musique électronique influencée par le classique. C’est tellement bravache généralement que… ça ressemblerait à du David Guetta d’une certaine manière (rire). C’est vrai, quand tu y réfléchis. Bon aujourd’hui ça semble deux marchés très différents mais à l’époque ? C’était destiné à la bourgeoisie. Luke a fait de grandes écoles, il a un enseignement supérieur en musique et il a l’habitude dire « Bach, c’est si bourgeois » (rire). Même si je vois le but et l’enjeu de cette musique, ça ne rejoint en rien les buts de la musique moderne et c’est très certainement parce que ça ne vient pas d’une époque moderne (rire).

Ok, donc tu n’es pas le Wagner de la techno, on est d’accord ?

James Holden : Non ! (rire) et je me demande à quoi ressemblerai « les Wagner de la techno » en club (rire), ça ressemblerait à un rally de Nuremberg (rire) !


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