Oeufs de Pâques, gâteau et tasse de thé avec Laurent Garnier au Panorama Bar.

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panorama barPar Nico Gomez (FFC) le 2 avril 2013.

Dans la vie, il se passe parfois des moments magiques. Souvent le simple résultat d’un ensemble de circonstances qui paraîtraient absurdes à nos parents. Ou à votre voisine d’à côté. Ou à votre prof de cinquième à l’école. Probablement des personnes qui ne connaissent pas ces instants de parfaites béatitudes que l’on peut vivre au milieu de centaines de personnes férues de musique, les oreilles saturées, les jambes fatiguées, enfermées depuis des heures dans une salle sombre et enfumée.

En ce froid dimanche de Pâques, mon réveil était réglé pour sonner à 9h du matin. N’en déplaise à ma grand-mère, le but n’était pas de me rendre à l’église, ou d’aller chercher des oeufs dans le jardin que je n’ai pas. Rendez-vous était pris pour me rendre au Panorama Bar. Une sortie en club en pleine journée, voilà bien un truc que beaucoup pensent relégué au niveau des dancings pour papy, ou des boums pour pré-ado. Ce weekend était un marathon typique berlinois, la plupart des lieux ayant ouvert le samedi soir pour ne refermer que lundi en fin journée (peut-être même mardi matin…). Un rêve pour les amateurs de musique, un rêve pour les djs. On est bien loin des sets aux durées anémiques qui caractérisent tellement de festivals.

berghain

L’étage du Berghain est exceptionnellement réservés aux hommes, sur un dress code assez extrême, je me dois donc de passer mon chemin et monter directement au Panorama Bar. On y croisera, d’ailleurs, quelques boys, venus du Berghain, peu vêtus, sans doutes envieux de se retrouver dans un autre environnement. Le dancefloor reste cependant clairsemé, mais le choix des festivités sur Berlin ce weekend était vaste. J’avoue trouver ça tout à fait confortable, je suis loin d’être habitué à sortir en journée, la simple idée de boire une vodka à midi entre en conflit avec l’éducation qu’ont tenté de me donner mes parents. Tevo Howard termine son set avec une acid house assez soutenue, le dancefloor y est super réactif. La lumière filtrant au travers des persiennes donne une ambiance pâle et bleutée, le public présent est en abandon total au kick puissant et aux sons de TB-303 ravageurs. J’ai l’impression d’être projeté instantanément dans la scène d’ouverture de Blade. C’est à la fois glauque et magnifique. Extrême mais tellement sincère.

Le temps de faire le tour du club afin de m’imprégner de l’ambiance générale, et Laurent Garnier arrive déjà dans la cabine dj. Il est ici pour un set marathon de sept heures, et en tant qu’ancien habitué de sa résidence à The End ou au Rex il y a quelques années, je suis excité comme un gamin. Son ouverture est théâtrale à souhait, quelques bruits d’orage et les premières notes de ‘Deep in it’ de St Germain résonnent sur le sound system.

« Sincèrement, je suis arrivé là, j’ai vu la foule dans un bel état et je me suis sincèrement demandé avec quoi j’allais commencer » m’avouera Laurent à la fin de son set. Résultat : la rupture est belle et bien pensée, la douceur du Rhodes vient adoucir l’ambiance. Il y a comme un petit côté Gospel dans ce morceau qui va donner le ton pour les sept heures à suivre  : Laurent va jouer avec nos sentiments et faire résonner l’âme de la House music dans notre moelle épinière.

Fidèle à sa lecture de la piste de danse, notre dj national va lancer sa première vague ascendante sur un son assez new-yorkais. La vibe est positive, les sourires se dessinent sur les visages des clubbers, et rapidement les plus réticents se mettent à danser. En moins de 30 minutes il aura réussi à me perturber, mes pieds et mon coeur me font oublier ma tête, faudrait pas que j’oublie que j’ai un article à écrire  ! Je pianote mes notes journalistiques sur mon téléphone portable pendant que Laurent mime des accords de clavier. Les yeux fermés, il s’abandonne complètement à la chaleur de la musique. La tension s’installe doucement… Je prends ma première claque quand retentissent les violons de ‘War’ de Julien Jabre, il est à peine 12h45 et j’ai déjà le cerveau complètement retourné.

Les morceaux s’enchaînent et ne se ressemblent pas. Il est 13h10 quand un nouveau changement d’atmosphère s’opère. Après une boucle aux sonorités africaines c’est au tour de Détroit de résonner dans la salle. Les nappes montent et emplissent les coeurs des danseurs, le mec aux lights réagit au quart de tour et ouvre en grand les fameux volets, le soleil s’engouffre et illumine les visages. La réaction est immédiate, les bras se lèvent, les gens crient leur bonheur, deux jeunes filles s’embrassent à pleine bouche à mes côtés, la communion est totale et tellement belle que ça en devient difficile à croire. Petit à petit l’ambiance redescend, s’apaise. Sans même m’en rendre compte, Laurent aura plongé le dancefloor dans une ambiance très cinématographique. Le public se densifie peu à peu, se mélange, des hommes torses nus, habillés de cuir se joignent de plus en plus nombreux aux clubbers traditionnels.  Le contraste est intriguant, venant distiller une pointe de surréalisme supplémentaire à cette journée. Quand je pense que pour certains d’entre nous ce dimanche rime avec dîner de famille, petit gâteau et café, je jubile et me réjouis de la chance que j’ai.

Voilà plus de deux heures que Laurent Garnier fait voyager son dancefloor. Après un Radiohead que seul lui peut jouer dans un tel endroit, le public est tout entier dévoué à son maître marionnettiste. On redescend doucement vers les racines de la House, Joe Smooth entonne son ‘Promised land’ et pas besoin de savoir lire sur les lèvres pour comprendre que beaucoup d’entre nous connaissent les paroles par coeur. La sensation de partager la même religion atteindra son comble lorsqu’après une version live de ‘Man with a red face’, Laurent lâchera la bombe de la journée. Le track qui restera gravé dans la mémoire des personnes présentes  : Sound of Blackness ‘The pressure’ (Frankie Knuckles classic mix). Interrogé en aparté à l’issue de son set, Laurent nous avouera avoir eu une montée de larmes sur ce morceau. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’était très probablement pas le seul…

Pendant les deux heures suivantes le dj français n’aura de cesse de voyager entre classiques et morceaux plus contemporains. Un exercice difficile, surtout quand l’on sait à quel point il restera cohérent. Enchaînant la reprise de ‘It’s you’ par FCL et la version originale d’ESP, le ‘You got the love’ de Frankie Knuckles suivi, quelques tracks plus tard, par Oniris featuring Pat Brooks ‘The rebirth’, d’un Carl Craig et d’un Lil Louis ‘French Kiss’, tout ça sans fautes de goût, relève de la fine fleur du deejaying. Par deux fois, les persiennes s’ouvrent et par deux fois, les visages s’illumineront encore. Les deux lightjay qui se succèdent savent comment accompagner la musique et s’en donnent à coeur joie. Un régal pour nos yeux, autant que pour nos oreilles.

Il est 17:38 quand un nouveau point d’orgue est atteint. Ian O’donovan ‘Crest’ retenti sur la piste de danse. ‘Jacques in the box’ suivra avant une apothéose sur le ‘Promised land’ de Madben. Je peste sur l’interdiction de filmer, j’aurai tellement voulu envoyer ce moment à Benjamin (Madben)  ! Sans le savoir, il peut se vanter d’avoir quasiment écrit un hymne pour le club berlinois. A chaque fois que je l’ai entendu là-bas, la réaction du public était unanime et franchement hystérique, et cette fois fût probablement la plus démonstrative.

Laurent opère un nouveau virage  : un break à tendance rock suivit d’un remix du ‘Riders of the storm’ des Doors afin d’entamer la dernière heure de sa prestation. L’énergie est distillée crescendo jusqu’à son track final, un ‘Gnanmankoudji’ qui s’éteindra sur un tonnerre d’applaudissement.

Ces sept heures auront glissé entre mes mains sans l’ombre d’un temps mort. C’est avec regret que je vois Laurent passer la main à Discodromo, merde j’aurai volontiers continué encore quelques heures…


Comments

  1. Super article, j’ai eu l’impression de vivre ce moment privilégié avec toi !
    Bravo et surtout MERCI.

    Jérémy

  2. Thomas dit :

    Très bon report de soirée (journée) ;)

  3. Frédéric dit :

    Merci pour ce superbe article qui m’a également transporté quelques minutes dans ce club d’exception avec ce DJ d’exception :)

  4. Alex dit :

    J’ai vu Laurent de nombreuses fois. Même si j’ai toujours passé de très bons moments, j’ai toujours gardé (et je garde toujours) en moi l’espoir d’assister un jour à un set totalement éclectique et non pas presque exclusivement composé de tracks techno. Car même si la techno de Laurent est de ce qu’il se fait de mieux, je trouve que son talent majeur est celui de jouer avec les genres. Ils sont peu à pouvoir exceller ainsi, car cela nécessite une très grande culture musicale et une technique irréprochable. A ce jour il n’y a que le dj belge Lefto qui a pu me faire voyager ainsi, et je m’en souviendrai toute ma vie. J’attends donc avec impatience le jour où Laurent m’honorera d’une prestation comme celle à laquelle tu as pu assister. Elle sont malheureusement trop rares.

    Tout ça pour dire que tu as beaucoup de chance, et que ton article est très bon :)

    Alex

  5. Kastel dit :

    Très bien écrit ! Ca donne qu’une seule envie … Foncer a Berlin, j’attend ca avec impatience.

  6. Le Jardinier dit :

    FFC spirit’
    bravo Nico.

  7. Yan dit :

    J’ai eu la chance de passer des soirées au Panorama Bar et je dois avouer que tu décris vraiment bien l’ambiance de l’endroit que je trouve tout simplement magique! tu m’as donné envie d’y retourner! la foule est très réceptive, les djs se donnent a fond, le son est parfait ; et c’est ce qui fait que c’est le meilleur club sur terre !

  8. president dit :

    Merci à vous pour votre fidélité et vos commentaires !

  9. Nicolas dit :

    Merci pr ce très bon report. J ai eu le sentiment au fur et à mesure de ma lecture que j y étais … malheureusement ce n était pas le cas :(

  10. Fred dit :

    La magie de la rencontre du Berghain et de Laurent Garnier : l’un des meilleurs Dj’ dans l’un des meilleurs club de Berlin; Forcément ça ne peut qu’être exceptionnel ! Envie d’être la bas et de partager l’ivresse du son et de l’ambiance unique du Berghain. Merci pour l’article

  11. Carim dit :

    Merci pour ton voyage, je retourne là bas le 13 avril et tu viens de me faire frissonner et de me faire monter les larmes ! j’aurai donné beaucoup pour être là bas ! MERCI !!

  12. Nico Gomez dit :

    Merci à vous tous pour vos messages! je suis très heureux que l’article fasse résonner autant de souvenirs et/ou d’envie!!

  13. Jérôme dit :

    Superbe article ! Je connais tjrs pas cet endroit et on arrête pas de m en parler….pour le coup après avoir lu cette article sur mon idole qui est Laurent ,je vais m empresser d y aller ^^
    Je vois que le riders of the storm est parmis le set…me l ayant joué pour la dernière date L.B.S à Lyon j en suis encore tout retourné…
    Vive Berlin ^^

  14. Spree dit :

    Très bel article !

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